Chronique alexandrine 2 : La misère du besoin

Je vous livre dans « Chronique alexandrine », les tribulations de Patou*, un jeune béninois vivant à Alexandrie. Par ses pérégrinations, je vous fais découvrir la vie en Egypte. Vous allez aimer lire la première chronique : Partir ou rester .

En venant en Egypte Patou, le jeune étudiant béninois, a bu quelques conseils de ses aînés et de ses parents. Sa mère lui disait surtout : « tu vas là-bas pour étudier…attention aux filles ! Tu sais, tu es l’espoir de la famille et tu n’as pas droit à l’erreur. Fais attention à toi et concentre-toi sur tes objectifs ». Et sourire aux lèvres, son « oui » était presque automatique. Un « oui » hypocrite ou naïf ? C’est comme si maman ignorait totalement que Patou, entre ses cours et ses devoirs, devrait aussi se récréer, se récréer l’esprit, se récréer le corps, profondément et intimement. Elle avait oublié que les pauses café et les escales shisha ne feraient que “coefficier” sa faim des rondeurs ou sa soif des sveltesses. 
Le corps d’un jeune homme aussi bien apte que mûr a des vibrations qu’aucune drogue au monde ne saurait calmer. Le corps a aussi besoin de son festin. Maman parlait de tout, sauf des belles sensations de l’homme. C’est vrai, elle est de l’ancienne école africaine, qui veut qu’on évite ces sujets-là avec les enfants pour ne pas attirer leur attention. Mais Patou a grandi et bientôt trentenaire, il s’est forgé ses propres expériences au fil du temps. Donc, il connait surtout son agilité à cueillir de belles fleurs. Tout ce qui est son opposé charnel l’attire, comme dans la fameuse loi des aimants.

Il y a quelques jours, Patou s’est installé à Alexandrie. Une belle ville qui forme un arc tout au long de la méditerranée. Il n’hésite pas à s’offrir des ballades vespérales sur la corniche pour contempler le bleu de la méditerranée et ces milliers de personnes qui vont et viennent dans tous les sens. Mais en réalité il a un œil affûté, amoureux des formes charnelles, farouches et électrisantes. Il n’hésite pas à rendre hommage à l’être suprême pour avoir sculpté des pareilles créatures.

A travers ses randonnées, Patou avait donc un autre besoin à satisfaire : le « rince œil ». Il retrouve chez les jeunes alexandrines, l’incarnation même de la beauté comme l’est Néfertiti. Elles sont fines, le visage angélique dans le voile qui devient très souvent un accessoire de mode. Elles sont maquillées telles des poupées Barbie et imbibées de parfum.

Parmi elles, il y en a qui lancent des sourires techniques à des inconnus. En testant ce sourire qui l’envoie sans condition au septième ciel, Patou joue avec le feu. Il aime poser son regard sur ces filles d’une beauté rare et pourtant imparfaite, qu’il contemple avec délectation. Mais dans son for intérieur, il sait que son bonheur ne peut se trouver là. En Egypte, il n’y a pas de flirt comme il est courant avec les jeunes 2.0. Toute relation commence par un projet de mariage et finit par le « débouchonnage » le soir du mariage, au milieu des slaves de pétards : c’est le principe. Il y a un culte et une culture de la virginité. La jeune mariée, qui a le malheur de l’égarer en chemin, est considérée comme l’incarnation de la honte, une infamie pour sa famille. C’est même un crime et pour cela, elle est rejetée ; chez les extrémistes, exterminée. Il est d’ailleurs impossible de les aborder, peu importe le lieu où les circonstances, sans craindre qu’un égyptien intervienne pour y mettre fin. Le plus souvent, elles sont promises depuis le berceau. Patou connait les risques à désirer une égyptienne devant ces regards foudroyants et dissuasifs. Un couteau dans la gorge ou dans le cœur. Parce que l’acte est Haram, un interdit sévèrement réprimé. Comme pour rappeler que le cœur des Egyptiennes est réservé aux Egyptiens. Donc, il est hors de question de chercher à s’amuser avec le cœur (ou le corps) d’une pharaonne.

Patou ne traîne pas seul son vice et sa misère. Il a avec lui, toute cette horde de jeunes étrangers vivant en Egypte et peu habitués aux manières de faire aux pieds des pyramides. Les uns suppliant le ciel de mettre sur leur route une égyptienne, et les autres cherchant à faire fortune dans la petite communauté d’étrangers : l’un n’exclut pas l’autre. Dans ce contexte, les désirs du corps semblent être une question de vie et de survie. Sur le peu de possibilités qui existent, on s’accroche, on s’agglutine, on se bouscule, on se mélange : les libres et les occupés, les jeunes et les moins jeunes, les beaux et les beaux (tout le monde est beau dans ce contexte hein !), les intelligents et les malins. Enfin, il n’y a plus de distinction. Les contrats et engagements pris au pays sont mis en quarantaine, le temps d’une petite audace et d’un peu de chaleur dans le froid hivernal qui sévit à Alexandrie. Les vrais goûts s’effritent sur la seule question de l’extase du moment. Et même ce qui ne couterait rien en période normale (je n’exagère pas), se vend à prix d’or. L’irrationalité s’installe. Patou s’étonne de l’alchimie de la misère, la misère du besoin qu’il n’est plus seul à connaître. Une misère qui transforme des « jamais » en silence : le corps a ses raisons que la raison n’ignore plus. Que diable a créé ce vice, l’homme et la femme ! Dans ce pays, il est difficile d’offrir au corps son luxe, son orgasme ou encore son culte même quand on en a les moyens. Patou l’a appris à ses dépens. Et justement ce qui l’intrigue, c’est qu’à côté de la misère du besoin, Patou découvre aussi une autre réalité : la misère de l’avoir. Ceux qui ont les bras bien encombrés et peinent à s’acquitter des obligations contractuelles.

*Patou est un nom imaginaire, le récit est inspiré d’histoires vraies.

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Djossè TESSY
Béninois, écrivant à mes heures perdues
Djossè TESSY

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